Propos 1 - Cannes 1989
Quelques mots...
——————————————————————————————————————————————————————————————————-
Propos 2 - Le Cannet 1999
Nouveaux propos sur la peinture
Préambule
L'Art doit fasciner, interpeller. On doit ne pas pouvoir faire autre chose que de plonger dans l'œuvre et s'y perdre. La peinture n'échappe pas à cet axiome. Un tableau peut occuper une fonction décorative. Ou non. Cela n'est pas le plus important. En effet, la notion de beau est relative et dépend de chacun. Mais un tableau qui ne serait fait qu'en fonction d'un unique critère esthétique, participe, à mes yeux, de la décoration et non pas de la peinture. D'une décoration qui n'aurait pas le courage de s'affirmer comme telle.
S'il est vrai que l'attache une grande importance à l'esthétique, c'est en fonction d'un goût personnel que je vais concrétiser par une toile. Mais si je venais à sentir que ce que je fais n'est pas autre chose, cela me serait insupportable. Je me pose donc cette question de savoir quelle est cette "autre chose".
Je cesse donc, avant même de commencer, de parler en peintre. Le suis-le d'ailleurs? Oui, dans le sens où la peinture est mon moyen d'expression et où le vis en grande partie pour elle. Non, si je pense à la réalité affligeante que ce terme, souvent surfait, ne recouvre que trop. Mais il ne serait que pure perte de temps d'ergoter sur les termes de démagogie, flatterie, argent ou incapacité.
La nature de cette "autre chose" est de plusieurs ordres. Cela va de la recherche de la lumière et de la profondeur jusqu'au désir sinon de dire quelque chose - de délivrer un message - du moins à celui d'exprimer une émotion, une pensée, un moment. De fait les deux sont liés étroitement. Plus, derrière la plus technique des recherches (la profondeur sur plan) jusqu'au plus personnel (la transcription d'une émotion) se dessine une espèce de recherche, de quête supérieure, plus métaphysique celle-là, plus utopique peut-être, plus universelle qui sait trouver l'impalpable beauté du monde, sa subtile étrangeté son fascinant mystère que le sens derrière les horreurs et les ignominies dont son mauvais maitre - nous - se rend coupable.
En bref, malgré le dégoût que provoque en moi les turpitudes du genre humain, sa barbarie, sa cruauté ou son indifférence aux malheurs des autres, le garde un espoir, même tout petit dans l'individu parcequ'il y a toujours de braves gens, de pauvres gens, parceque la bonté, la compassion, la véritable intelligence - celle qui s'appuie sur le cœur - existent encore.
Je crois que tous mes tableau traduisent quelque part l'envie que l'ai de voir ces bonnes choses essaimer. Je voudrais pouvoir peindre - et je ne cherche que cela en fait - la beauté de l'homme, ses aspirations à l'élévation, ses doutes, sa solitude, ses grandeurs, ses tourments intérieurs, son adéquation à la nature, son élémentarité, ses passions, ses quêtes, ses amours, sa soif de vivre et de voir vivre les autres.
La lumière extérieure de mes tableaux, c'est l'intérieure. Et ce n'est pas du symbolisme. Ce n'est même plus, au bout du compte, une métaphore. C'est un reflet. Pratiquement une réalité. J'ai parlé d'élémentarité. Je crois que c'est cela. Se plonger dans la pierre, le soleil ou l'eau, ou dans le souffle de la vie, c'est être pierre, feu, eau, l'autre, c'est à dire soi. C'est là la quête inconsciente et sans cesse continuée qui est la mienne. Et cette quête ne cherche aucune fin: elle est découverte sans cesse renouvelée, émerveillement répété. L'homme doit trouver sa grandeur en lui même. Il doit devenir lumière pure, c'est à dire humanité pure. C'est cela le divin. Malgré tout, j'espère et me force à croire en la lumière humaine.
La peinture est un étonnement
J'ose le dire, j'ai besoin d'être étonné par ce que je fais. En fait, une fois le tableau fini, je le regarde de l'extérieur. "Je" devient un autre et cet autre a besoin d'être étonné, surpris, émerveillé. S'il l'est, c'est preuve que le tableau est bon. La surprise est multiforme. Elle peut naître d'une technique parfaitement maîtrisée: élément en trompe-l'œil, rendu de la lumière, du mouvement, de tout un ensemble d'éléments qui vont accrocher le spectateur, le retenir, l'interpeller.
Le tableau est unique
La toile fixe un moment que sous-tendent l'esprit, l'émotion, l'état intérieur. Chaque toile ne peut donc qu'être unique et si j'admets qu'on puisse décliner à l'infini sa passion, son idée fixe ou sa folie douce (Monet et ses Nymphéas, Bacon et ses distorsions) je ne peux adhérer à la notion de série qui ravale l'art au niveau d'une duplication qui cache son nom. Je ne peux faire qu'une toile à la fois. J'ai besoin d'être entièrement dans ce que je fais et ne peux me partager. Ainsi la toile est toujours un moment passionnel de ma vie.
L'argent
S'il préside - et lui seul - à la création, s'il est le seul but, le tableau n'est qu'une surface. Je ne dis pas qu'il ne peut pas être un moteur. Je dis que tout aspect financier doit céder le pas à l'ivresse du combat avec la toile, à l'indispensable projection du peintre dans sa toile. La commande peut être un point de départ.
Mais l'aspect financier doit disparaître de l'esprit du peintre. Seule la passion doit guider sa main. Garcia Marquez disait que le créateur devait être libéré de tout souci financier. Je partage totalement cet avis.Lorsqu'il arrive qu'on me fasse remarquer que, n'ayant pas besoin de l'argent de ma peinture pour vivre, cela fausse le jeu et semble me mettre d'emblée dans les rangs des amateurs, cela me choque quelque peu que les gens aient si peu de discernement. Il n'ont pas compris que vivre de sa peinture n'est rien au regard de vivre pour sa peinture. A la limite, je revendiquerais presque l'appellation d'amateur. Au sens étymologique. C'est le garant de ma totale liberté de peintre.
Vocation de l'œuvre: sa non-innocence
J'appelle "innocente" une toile dont le but est exclusivement décoratif. Elle n'existe que pour flatter l'œil.
Que je sache, il n'existe pas d'œuvre majeure innocente. Faire une peinture digne de ce nom, ou regarder une telle peinture, c'est entrer d'un coup, ou par étapes, dans les profondeurs de son créateur ou de soi-même. Cela n'est jamais innocent. Cela peut déranger parfois. Ou épanouir.
De fait, l'œuvre doit être un cristallisoir permettant d'amorcer la quête de soi.
Pourquoi peindre?
Je peins parce que j'aime peindre. L'odeur de l'huile, du lin, la quiétude de l'atelier, l'effervescence intérieure qui a besoin de la main pour éclater, pour tout cela. Pour le défi que doit être chaque tableau, pour le combat avec la matière, pour le temps passé à créer, temps que j'aime long: je n'en aimerai que plus ma toile. Pour l'impressionnante toile blanche, le premier trait, l'énorme temps de réflexion, les questions, la recherche, le moment où, dans l'esprit, le tableau est pratiquement fini, l'hésitation devant le premier coup de pinceau.
Pour tout cela. Je regarde l'esquisse. Tout reste à faire. Il ne faut plus reculer maintenant. Un moment passe encore. Court. Puis, oubliés les doutes, l'espèce de peur devant ce tout qu'il reste à faire, et la magie s'accomplit: la main prend la relève de l'esprit; le temps n'existe plus et j'assiste, témoin et acteur en même temps à une naissance lente mais inéluctable.
La peinture et le sacré
C'est en ce sens, au sens où j'entends par création la pénétration totale de l'individu dans un monde différent du quotidien, un monde où faim, soif, fatigue et temps sont abolis, que je peux dire que la peinture appartient au domaine du sacré.
Lire une toile: Émotions et sentiments confus
L'image a une spectre connotatif extrêmement grand. Quand je peins un simple élément, un soleil dardant ses rayons par, exemple, je dois, si je veux essayer de faire le tour de ce que cette image évoque en moi, penser, dire ou écrire: liberté, avenir, légèreté, pureté, joie, transcendance, espoir... Ainsi, la multiplicité des notions recouvertes par une seule image rend une lecture unique impossible. La précision, ou la réduction à une seule et unique idée, à un seul et unique sentiment, n'est pas compatible avec la nature même de l'œuvre. En ce sens, on peut effectivement parler d"émotions et de sentiments confus". Le propre de la peinture c'est l'ouverture, la polysémie.
Il m'est, à moi-même, difficile de cerner les implications de mes propres tableaux et d'en trouver tous les plans de signification. Souvent c'est l'autre qui m'ouvre des perspectives auxquelles je n'avais pas songé. Au sens très large, je pourrais dire que j'ai une peinture pleine de symboles généraux, ou de métaphores, symboles ou métaphores n'étant pas utilisés sciemment, volontairement, à la façon d'instruments, mais naturellement, involontairement, spontanément, sans but préétabli. Chez moi, le plus souvent, c'est la pensée qui va s'appliquer à l'image, et non pas l'image qui va illustrer une
pensée préexistante. On est finalement assez près d'une peinture "automatique".
Les images
Les images sont la base de ma peinture. Ces images sont par moi choisies en fonction de l'impact qu'elles ont sur ma sensibilité esthétique. De plus, les mêmes images reviennent dans ma peinture comme des mots clés. Elles s'enrichissent au fil des années, en quantité et peut-être en signification. La femme, l'enfant, le cheval, le bateau, la roche, la mer, le pinceau, sont pratiquement des constantes. La verticalité, qui est la mise en page de ces images est, de même, omniprésente. Elle va parfois jusqu'à me faire sortir de la toile.
Je peins ainsi ces images parce qu'elles me plaisent et j'aime les peindre ainsi. Si je creuse un peu, force m'est de constater que cela va au delà du simple plaisir premier. Elles sont une de mes composantes intérieures.
Influences et originalité
On m'a souvent dit que ma peinture est originale. Sans totalement nier le fait, je pense que cela doit être nuancé, modulé. J'y vois, quant à moi, de nombreuses influences. Celle de la Renaissance italienne, dans la lumière, le dessin ou la volonté d'universalité; celle des Maniéristes répandus dans les cabinets de curiosités: trompe-l'œil, polyèdres complexes ou autres fantaisies; celles des Maîtres flamands, dont l'intériorité et la discrétion m'attirent de plus en plus; celle enfin - mais la liste pourrait être continuée - des Romantiques comme Loutherbourg, John Martin ou Turner, auxquels j'ai rendu certains hommages, comme aux grands peintres de marine, sans oublier évidemment l'influence du surréalisme auquel je reste rattaché par certains côtés.
Me sentant très près - par l'esprit et peut-être par la création ? - des humanistes de la Renaissance, je me dois de souligner sinon l'influence, du moins l'attrait très fort que les sciences, la géométrie, les mathématiques, la cosmologie pour ne citer qu'elles, exercent sur moi.
J'y vois enfin l'influence évidente de cet univers qui est pour moi, peintre figuratif, un grand livre d'images dans lequel je puise sans scrupule, me bornant simplement, en fait, à en redistribuer l'ordonnance. C'est sur ce plan là, peut-être, qu'on peut parler d'originalité. Dans l'absolu, et très sincèrement, je ne me sens pas vraiment original. Par comparaison, certes, je pense que cela peut se dire... Quoiqu'il en soit, je préfère, avec humilité, me jauger à l'aune des maîtres anciens que, dussé-je choquer certains, me démarquer avec fierté de la plupart de mes contemporains. A vaincre sans péril, ne triomphe-t-on pas, en effet, sans gloire?